Béta-carotène et cancers, un risque inversé selon le statut tabagique

Le béta-carotène pourrait-il avoir une influence défavorable chez les fumeurs ? L'étude E3N apporte des précisions.

Une association inverse entre l'apport alimentaire en béta-carotène et le risque de cancers a été largement décrite. Cependant, cet effet bénéfique fait l'objet de débats. Des études d'intervention ont en effet montré une augmentation du risque de cancer du poumon ou de cancers digestifs chez des fumeurs prenant du béta-carotène à fortes doses sous forme de compléments alimentaires.

Analyse des données E3N

L'hypothèse d'une interaction entre tabac et béta-carotène (alimentaire ou pris sous forme de compléments) a donc été examinée dans la cohorte E3N. Les données de 59 910 femmes, dont 700 ont eu un cancer lié directement ou indirectement au tabac1 entre 1994 et 2002, ont été analysées.

Le questionnaire envoyé en 1994 interrogeait sur la prise de compléments en différents micronutriments, en particulier en béta-carotène. L'apport total a été calculé à partir de la réponse à cette question et des données issues du questionnaire alimentaire. Quatre catégories ont ensuite été établies. La première correspondait aux femmes ayant une consommation uniquement alimentaire peu élevée (inférieure à 3,1 mg/jour) ; la deuxième représentait une consommation alimentaire moyenne (entre 3,1 et 4,4 mg/jour) ; la troisième représentait une forte consommation alimentaire (4,4 mg/jour ou plus) ; la quatrième, correspondant à l'apport total le plus élevé, se rapportait aux femmes qui prenaient du béta-carotène sous forme de compléments.

Le statut tabagique a été évalué selon les réponses données dans le questionnaire de 1994, les femmes fumant moins d'une cigarette par jour ayant été considérées comme non fumeuses.

Un risque confirmé chez les fumeuses

Une interaction significative a été observée entre le statut tabagique et l'apport en béta-carotène, ce qui signifie que la relation entre béta-carotène et cancer variait selon le statut tabagique.

Chez les femmes n'ayant jamais fumé, le risque de cancer diminuait lorsque l'apport en béta-carotène augmentait. Comparés à la catégorie de niveau d'apport le plus faible, les risques relatifs étaient respectivement de 0,72 et 0,80 chez les moyennes et grandes consommatrices de béta-carotène alimentaire, et de 0,44 chez les femmes utilisatrices de compléments en béta-carotène.
À l'inverse, chez les femmes ayant déjà fumé, la consommation de béta-carotène augmentait le risque de cancer, les risques relatifs étant respectivement de 1,43 - 1,20 et 2,14.
Ainsi, chez les femmes n'ayant jamais fumé, le risque absolu de cancer sur 10 ans était de 182 cas pour 10 000 femmes ayant un apport faible en béta-carotène, et de 82 cas pour 10 000 femmes ayant un apport élevé. Chez les fumeuses ou anciennes fumeuses, il était de 174 cas pour 10 000 femmes ayant un apport faible et de 368 cas pour 10 000 femmes ayant un apport élevé.

Cet effet opposé du béta-carotène chez les fumeuses et les non-fumeuses est spécifique des cancers liés au tabac, car il n'a pas été retrouvé pour les cancers non liés au tabac (incluant le cancer du sein). Ces résultats suggèrent que le béta-carotène diminue le risque de certains cancers chez les femmes qui n'ont jamais fumé régulièrement au cours de leur vie, vraisemblablement en raison de son effet antioxydant. Chez ces femmes, la consommation de fruits et légumes riches en béta-carotène comme les carottes et les épinards, qui sont également source d'autres antioxydants, devrait donc être encouragée. En revanche, chez les femmes ayant déjà fumé (qu'elles fument encore ou aient arrêté), il faut déconseiller un apport trop élevé en béta-carotène et, en particulier, décourager la prise de compléments en béta-carotène, d'autant plus que son effet délétère a déjà été observé dans d'autres études. Des travaux à plus large échelle sont nécessaires afin de mieux comprendre l'effet carcinogène éventuel du béta-carotène pour chaque type de cancer lié au tabac.

Composition en béta-carotènes de quelques fruits et légumes pour 100 g d'aliment*

Tableau beta carotenes

 

Une portion moyenne de légumes cuits (carottes, haricots verts, poivrons, épinards...) pèse environ 200 g. Une portion de crudités (tomates, carottes râpées, concombre) pèse environ 100 g, de même qu'une moitié de pamplemousse ou 3 abricots.

 

* Source : livre CIQUAL « Répertoire Général des Aliments » Favier JC, Ireland-Ripert J, Toque C, Feinberg M, 2ème édition, Tec & Doc 1995, Paris

 

Pour en savoir plus, cliquer ici : icone pdf

1. Les cancers liés au tabac étudiés ici sont le cancer colorectal, de la thyroïde, de l'ovaire, du col utérin et du poumon, ainsi que quelques autres cancers moins fréquents (urovésicaux, ORL, œsophage, estomac, foie, pancréas).